Extraits
Tous droits réservés - © Jean-Philippe Miginiac 2010
4.
Aux pays de mes profondeurs,
est une rumeur incessante de notes intérieures,
une respiration infinie de musiques en cadence,
glissant sur la houle du silence.
Au crescendo de mes nuits,
des voix tournoient, s'enlacent et s'enfuient,
se frôlant en de douloureuses dissonances,
dans un long flot de souffrances.
Un prélude de chœurs hésite un moment,
pour reprendre un souffle en tourment,
puis une arabesque de basses descendantes,
frémit comme une chaconne élégante.
Un violoncelle entonne un battement lent,
un son sourd, pulsé, vivant,
un rythme épuisé, chant pathétique
d'un adagio nostalgique.
Un grand galop de cordes en dédale,
soubresaut d'une ode pastorale,
abandonne un essaim de notes cristallines
et les arpèges d'une fugue divine.
Des bribes de voix reviennent en écho
accompagner une course effrénée d'altos,
et les nuances d'un basson virtuose
dialoguant avec des hautbois grandioses.
5.
Te souviens tu ?
A la fin de la nuit,
dans l'ombre encore endormie,
une flûte jouait une mélodie à la lune,
escaladant les gammes une à une,
et ses notes épuisées,
retombaient dans des lacunes résignées.
Un son magnifique de basse obstinée,
berçait d'une cadence lasse les notes abandonnées,
et l'audace tragique d'un basson grave et lent,
scandait une sonorité fugace, inexorablement.
Une douce modulation
de soprano troublée,
entrait avec d'infinies précautions,
pour ne pas trop bouleverser nos émotions,
serrant dans ses bras une lamentation
triste et dépouillée.
Et ses notes ténues, suspendues
aux voiles de l'aube nue,
tintaient comme des perles de verre,
dans l'air de plus en plus clair.
6.
Aux pays de mes
profondeurs est une terre charnelle,
remplie d'une histoire éternelle,
bercée d'anciennes légendes de croquants,
et de vieux contes paysans.
On y arrive
lentement, à petits tours de roues,
par une route qui serpente au fond de son trou,
et gagne un peu de hauteur à chaque virage,
au milieu des couleurs sauvages.
Là haut des
hordes de genêts, de fougères,
de bouleaux, de myrtille et de bruyères,
encadrent les pastels des prés,
et des ruisseaux qui serpentent à fleur de gués.
Quelques basses
de viole y frottent des sons chauds,
et des aigus cristallins y promènent leurs échos
pour tenter de réveiller des sonorités enfouies
et retrouver le souffle de sourdines évanouies.
Des sommets
arrondis glissent au bout du monde,
dans des abîmes de gorges profondes,
et des vallons moussus trempent leurs grasses pâtures
dans les couleurs de la nature.
Des toisons de
pins, des chênes vénérables,
de vieux peupliers invulnérables,
une cohorte d'arbres géants et dominateurs,
partagent leur grand âge avec ce cadre enchanteur.
Le soir, la
houle du paysage glisse de collines en bosquets,
coule dans les combes noires avec des hoquets,
et efface lentement ses courbes gracieuses,
pour s'endormir à l'horizon sous des brumes silencieuses.
18.
Te souviens tu
?
Je dessinais
ton corps
avec la tendresse de mes mains.
Peu à peu mes
doigts dansaient sur toi,
comme des croches noires sur ton blanc de peau,
avec de petits déhanchements de tempo,
un crescendo de syncopes dans tes sourires,
mon swing s'infiltrant dans les ondes de ton plaisir.
Le souffle de mes lèvres déposait sur ta peau
des frissons de mots en sourdine, s'enivrant lentement,
un groove à la dérive, divaguant jusqu'à l'épuisement,
ma poésie sur ton corps amoureux, en cadence,
un swing de velours entrant dans ta danse.
20.
Au bout des eaux salées,
tendrement mêlées à des vagues d'écume ourlées,
bien plus loin que le dernier des marais,
est une grande plage blanche de draps frais.
Dans le silence de la mer, le bruit des vagues glisse
sur l'écume des abysses,
et vient s'échouer en se brisant
dans un recommencement épuisant.
Là où naît la mer, le corps d'Eve pénètre l'onde,
et s'enfonce hors des mondes.
Plus loin elle reparaît, naïade fière,
son bras verni d'eau fend l'air.
Là où naît la brise, elle prend au vent sa paresse,
et garde des ans sa folle jeunesse.
Elle laisse un tourbillon d'écume,
là où l'onde la parfume.
Là où naît la terre, elle émerge un sein saisi de fraîcheur,
et vient l'offrir à l'ardente chaleur,
elle donne à la grève un corps au goût de sel,
d'une intense couleur de miel.
Là où naît le désir, elle pose sur mon sexe des doigts joyeux,
et sur mes reins la caresse d'un pubis soyeux,
elle laisse courir sur moi un joli sourire de bouche,
et joue à me renverser sur sa couche.
Dans le roulement du ressac,
et dans les percussions d'un océan aphrodisiaque,
l'amour nous joue des notes brûlantes et salées,
secouées d'un crescendo d'accords acidulés.
Un grand swing de vagues lentes,
aux syncopes pétillantes,
et un rythme lancinant de fous de bassan,
caressent les gospels du vent.
Un blues de vagues en larmes,
déverse son flot de vagues à l'âme,
dans des breaks de déferlantes,
qui explosent en secousses violentes.
Un groove d'écume en sourdine,
frotte le sable de caresses divines,
et vient bercer la soul apaisée
de nos corps épuisés.
24.
J'ai erré dans une lande parfumée de thym,
dans lequel j'entendais un adagio lointain,
qui suggérait des tonalités hispaniques
à un orchestre de percussions exotiques.
J'ai traversé une terre brûlée
où des hommes trapus, à figure hâlée,
grattaient les cordes d'un amère flamenco,
soutenu par un obsédant ostinato.
Des nuées de pouliches aux pieds nus
frappaient le sol rouge en continu,
dans l'agonie d'une guitare sèche
aux cordes sanglantes et revêches.
Les chœurs sombres d'un opéra sauvage
perçaient les ombres d'un noir orage,
dans les piments d'une musique incantatoire
qui portait la voix d'une Eve aux grands yeux noirs.
Sa chevelure, brune comme la nuit ténébreuse,
ondulait en une mer ombrageuse,
et j'aurais voulu noyer ma tendresse
dans les noirs plaisirs de ses caresses.
Mais sa mélodie déversait le deuil sur la terre entière,
avec des déchirements de notes amères,
qui se mêlaient à des frémissements de basses
perdues dans des sanglots de contrebasses.
J'ai attendu l'esquisse d'un sourire
que peut-être elle laisserait s'épanouir,
pour emporter les tourbillons de mon désir
dans la caravane sauvage de ses plaisirs.
Soudain un souffle de flammes surgit des entrailles,
serrant un chant analphabète dans ses tenailles,
et martelant d'un désir de feu les chœurs vaincus
pour forger une à une des notes à voix nue.
Jetant sur la belle des écorchures mélodiques
secouées de brefs hurlements archaïques,
un ténor incandescent, venu du fond des âges,
scandait son amour branlé de convulsions sauvages.
Et mon Eve aux grands yeux noirs,
totalement insensible à mon désespoir,
enlaçait les geste primitifs du mâle arrogant
pour entrer dans son flamenco extravagant.
D'une voix rauque, puisant aux forces telluriques,
elle laissait brutalement déborder un chant impudique,
envoûtant d'une messe noire les émotions de ma nuit
et secouant de rythmes païens les tréfonds de ma vie.
28.
Je me suis réfugié dans un troquet hospitalier,
où un musicien cannibale, penché sur son clavier,
fouillait les entrailles d'un piano fabuleux,
pour s'y rassasier de notes bleues.
Son blues sentait le souffle rauque des nuits urbaines,
les sonorités crépusculaires, les brumes incertaines,
et son swing reniflait les riffs de mes ténèbres,
mes transes improbables, mes fêlures funèbres.
Ses mains immenses parlaient à l'oreille du monde,
en exhumant hors de cales lugubres et profondes,
des notes martelées errant comme des somnambules,
en vibrant sous les lunes de mon crépuscule.
Une vieille Eve grise de chair éteinte,
traînait au bar une odeur d'absinthe,
un visage fané, gris de cire,
et les images de ses souvenirs.
Elle s'enivrait à toutes petites gorgées d'envie
de petits bouts de sa vie,
qui coulaient d'une bouteille magnifique,
remplie d'histoires romantiques.
Elle caressait du basalte de sa voix fêlée,
le vin noir de ses mélodies distillées,
en écoutant dans sa mémoire, les sons inavouables
d'une guitare partageant ses notes avec le diable.
Un manouche, fils d'un vent plein d'arômes,
partageait avec elle son nomade royaume,
enfourchant sa musique en vagabondage
pour la balader sur le chemin des épices sauvages.
29.
J'ai marché longtemps dans ma mémoire,
pour retrouver ces verdures humides du soir,
ces sols rouges aux chairs terreuses,
ces lagunes aux couleur nauséeuses.
J'ai reconnu des mangroves en guenilles,
pleines de grands arbres en béquilles,
cette côte qui hésitait entre liquide et solide,
ce fil de boue qui nourrissait des rives fétides.
J'ai entendu ces martèlements sur la végétation,
cette lancinante frénésie d'eau en suspension,
ces notes en essaims crépitant dans les bourrasques,
ces vagues de sons déferlant dans un air flasque.
Une onde brune, inondée d'aquarelle verte,
coulait en pluies ses reflets inertes,
sur des lavis mouillés de brumes muettes,
qui trempaient leurs plis dans des forêts défaites.
Des ressacs de grèves aux peaux molles,
et des clapotis d'eaux mortes en rigoles,
portaient des nuages d'odeurs végétales,
flottant dans un grand bain d'encre cannibale.
Et des pirogues hantées de silhouettes d'ébène,
glissaient dans la débâcle de ces lagunes obscènes,
vers un grand village de cases sur pilotis,
qui tentait d'échapper aux abîmes engloutis.
30.
J'ai parcouru ces forêts denses,
ces lointains berceaux de mon enfance,
sanctuaires d'ombres, litanies de verts,
fouillis de pourritures millénaires.
J'ai recherché l'origine de mon âme nègre,
ce rythme syncopé de djambés allègres,
qui martèle mes tempes en sourdine,
d'un rag de percussions divines.
J'ai retrouvé ces parfums uniques,
ces symphonies chaudes des forêts exotiques,
ces oiseaux étranges posés dans des arbres géants,
ces rougeoiements brûlants des flamboyants.
J'ai erré dans le désordre des marigots blonds,
pour revoir ces Eves noires aux lourds pilons,
ces martèlements de sol des griots dansants,
ces masques et statuaires d'ancêtres grimaçants.
Je me suis rappelé ces danses d'Eves nubiles,
aux seins encore gorgés d'enfance fragile,
ces statues d'ébène qui s'animaient sous la Lune,
ces corps scarifiés, huilés d'ocre dans les brumes,
ces troupeaux nus, habités d'un swing profond,
qui martelaient le sol au rythme lancinant des balafons,
accompagnés par des chants de mélopées antiques,
qui les enivraient d'extases initiatiques.
32.
J'ai vu les rougeoyants charbons des haines
s'abattre sur les haillons des peuples d'ébène.
J'ai vu des champs de carnages éclore,
rouges du sang des paysans morts.
J'ai vu ces enfants que l'on déchiquette,
victimes de meurtriers prophètes,
qui se nourrissent de funestes glorias,
au cris de messianiques alléluias.
J'ai entendu ces cris immobiles des mères,
cette douleur suppliciée des calvaires,
émergeant des terres écorchées et nues,
et montant jusqu'aux cimes de l'aigu.
J'ai vu une Eve pâle aux yeux hagards,
pleurer sa haine des dieux barbares,
dans un lamento de prières ineffables,
emportées par un cantique inexorable.
Sa mélodie, caressée au violon,
effeuillait des notes une à une, à l'unisson,
puis, écrasée par le poids de ses pleurs,
s'évanouissait dans une indicible douleur.
Un violoncelle grave et funèbre
vacillait dans de tristes et sombres ténèbres,
se déchirant en contretemps et errant sans fin,
dans les affres d'un oratorio inhumain.
J'ai pleuré dans l'ombre d'un requiem granitique,
déclamé par des barytons apocalyptiques,
dans une harmonie de dissonances rugueuses
qui coulaient dans une mer de douleurs ténébreuses.
33.
J'ai vu des mains criant la faim,
des champs maigres, des greniers défunts,
des corps d'agonie, des chairs sèches de famine,
des yeux exorbités sur des visages de gamines.
J'ai vu des litanies de terres abandonnées,
rouges du sang de troupeaux humains décharnés,
errant vers des points d'eau incertains,
dans le crépuscule des espoirs lointains.
J'ai accablé de honte ces élites ivres de richesses,
pillant ces mondes en détresse,
refusant à ces enfants pauvres un peu de rien
pour se gaver de plus de biens.
J'ai vu une armée des ombres,
montant des terres aux chairs sombres,
rebelles, déserteurs, mendiants sans litières,
qui s'élançaient, immobiles dans la poussière.
J'ai hurlé le désespoir de ces visages d'exil,
ces peuples sans noms errant sur des terres viles,
figés dans la boue honteuse des esprits ignares,
ensevelis sous les décombres de nos tristes mémoires.
J'ai crié la douleur de ces étrangers que l'on chasse,
que l'on entasse dans des inhumaines casses,
pour nous barricader d'amer et d'infortune,
en détruisant toute possibilité d'histoire commune.
36.
J'ai pleuré ma détresse dans un triste paysage intérieur,
où un piano solitaire était posé dans les hauteurs,
au milieu d'une grande colline nue,
à un endroit où domine la vue.
On y apercevait au loin toutes ces tempêtes de la terre,
qui s'abattaient dans de sourds tonnerres.
On y entendait ces grondements silencieux,
cette sourde violence d'hymnes sombres et mystérieux.
J'y serrais dans mes bras une Eve en sanglots,
dont les doigts couraient dans le grave du piano,
pour accompagner ces tremblements du monde,
ces pulsations pathétiques et profondes.
Ses doigts ruisselaient d'harmonies tendres,
pour évoquer des cimetières de cendres,
et le tragique silence des âmes révoltées
qui agonisaient plus bas dans les mondes domptés.
Une furie de triolets dans le grave
se brisait sur sa voix de soprano sans entraves,
qui vocalisait les noirs arpèges de ses tourments
et les cris rageurs de ses déchirements.
La colère de ses mains exaltées
se figeait dans un mouvement de notes répétées,
pour scander les mesures d'un choral funèbre
dont les dissonances lugubres émergeaient des ténèbres.
Son chant de désespoir hurlait sa douleur,
dans un souffle infini sans pudeur,
pour inonder de ses notes ce monde de barbarie,
pour que se lèvent les consciences meurtries.
38.
Je me suis
arrêté sous la crypte végétale,
dans des combes noires d'arbres où nul sentier ne détale,
où nul rayon ne filtre à travers la peau rongée des feuilles,
pour me reposer sur un linceul d'humus en deuil.
Dans ce jardin
devenu fou,
de grands squelettes d'arbres noirs à genou,
aux joues brunes totalement glabres,
s'agitaient autour de moi en une danse macabre.
Le vent se
nouait autour de chaque bois mâle,
avec un long râle de gorge animale.
Les feuilles roulaient sur des cailloux d'humus rêches,
en sursautant au cri des branches sèches.
Le sol y était
mou comme le flanc d'une bête morte,
et de grands arbres en cohortes
glissaient dans des charniers de bois désossés
jusqu'à des cimetières de pierres entassées.
La marée des ténèbres déroulait ses ombres noires,
en me caressant de l'haleine glacée du soir,
noyant des combes sombres où une orgie chevelue
accueillait des tribus de châtaigniers velus.
Sous le flanc
de la forêt, des ruisseaux sombres
coulaient dans des nuées d'ombres,
arrosant de noir des mousses pleines de pluie
qui frémissaient sous le ventre de la nuit.
48.
Venant de la mer, un doux chant de flûtes,
une mélancolie de cordes en volutes,
et ta voix, suspendue dans l’air,
vibrait soudain d’un aria de chair.
J’ai rêvé de toi en diva brûlante,
avec des yeux de lave incandescente,
tu entonnais à lèvres nues cette cantate sacrée,
ce lamento désespéré,
pour me bercer d’un air inépuisable,
et m’embrasser d’un souffle impalpable,
alléluia divin d’un orgasme angélique,
au firmament des coloratures impudiques.
Un chœur en écho pleurait une mélodie errante,
qui semblait hésiter au loin, implorante,
devant quelques notes déchirantes,
de ma diva bouleversante.
Résonnait une dernière prière sublime,
qui m’arrachait des petits copeaux d’intime,
pour nourrir d’émotions ma flamme,
et déchirer mon âme...
...
...
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